7ème Dimanche de Pâques

Le temps qui nous est donné entre Pâques et Pentecôte est comme marqué par l’épreuve d’une absence. Entre le départ du Christ, déjà remonté au ciel,et la descente de l’Esprit qui n’est pas encore célébrée, nous voici invités à raviver notre attente et à élargir notre désir.

 

Toute notre vie est tendue de désirs. De grands désirs ! Au-delà de tout ce que pourrait avoir d’attrayant cette vie de la terre, nous rêvons de plénitude ; nous sommes en quête d’absolu ; nous voulons avancer dans la lumière ; et, de tout nous-mêmes, malgré nous, nous aspirons à l’éternité.

 

Ce n’est pas rien, en effet, que d’être, comme dit l’apôtre Pierre, participants de la nature divine (2 P 1,4) ! Et celui qui nous a faits pour ce destin-là,renchérit l’apôtre Paul, c’est Dieu lui-même qui nous a donné les arrhes de l’Esprit (2 Co 5,5). Il nous faut donc apprendre à orienter, élever et grandir de plus en plus nos désirs pour nous ouvrir enfin à cette vie de plénitude (Jn 10,10).

 

À accueillir, dans la joie, ce qui nous est déjà donné et à attendre, dans la bienheureuse espérance, ce qui nous est promis. Ainsi sommes-nous doublement invités en ce jour, par Jésus lui-même, à être : signe de la Présence de Dieu, par l’annonce de l’Évangile ; et signe de son Amour, par la construction de notre unité.

 

L’annonce de l’Évangile n’est pas facultative. C’est une tâche qui nous incombe à tous (1 Co 9,) ; non pas d’abord au nom d’un devoir moral, d’une mission spirituelle ni même d’un ordre divin. Mais au nom de la logique de l’amour. Comment taire en effet une telle Bonne Nouvelle qui consiste en la proclamation de notre propre résurrection, à la suite de la victoire du Christ sur la mort et le péché (1 Co 15,44.57) ?

 

Si tant est que nous aimons ceux qui nous entourent, nous ne pouvons pas, nous non plus, ne pas parler et publier ce que nous avons vu et entendu (Ac 4,20). Quelle que soit la manière dont il nous est donné de le faire,nous voici tous appelés à devenir les témoins de cette révélation.Elle ne nous a été donnée que pour être transmise.Que ce soit par la parole, le joyeux silence, le travail bien fait, l’assiduité à la prière, le témoignage de la charité, le combat pour la justice, l’exemple serein d’une vie droite et pure, célibataires ou mariés, laïcs ou prêtre, peu importe !

 

Dans la diversité de nos charismes, Dieu lui-même nous demande à tous, chacun à notre place, dans une prière instante, de prolonger son Évangile par toute notre vie. Honneur insoupçonné, privilège incomparable ! Le Christ nous demande de continuer par le témoignage de nos pauvres vies, l’œuvre divine de sa propre incarnation rédemptrice. Père saint, garde mes disciples dans la fidélité à ton nom que tu m’as donné en partage … Je leur ai fait don de ta parole …  (Jn 17,11.14). Cette Parole qu’il est lui-même en personne et qui demeure à présent plantée en nos cœurs. Saurons-nous être la bonne terre qui la laisse germer ?

 

Et Jésus continue : Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les garder du mal … Consacre-les par la vérité : ta parole est vérité (Jn 17,15.17). Il y a donc, pour chacun et chacune d’entre nous,un petit coin du monde où nous avons à être, simplement, au nom de l’amour, la lampe qui brille, le sel qui donne sens et goût, la parole qui éclaire, l’exemple qui parle.

 

Ne nous désolons pas des lenteurs ; ne nous arrêtons pas aux défaillances ; n’usons pas nos forces à gémir sur les médiocrités. Après la défection de Judas, les apôtres ont désigné Matthias. Et l’Évangile, au fil des siècles, a poursuivi sa course. Car on n’enchaîne pas la parole de Dieu (2 Tm 2,9).

 

Jésus peut donc conclure :de même que tu m’as envoyé dans le monde,moi aussi, je les ai envoyés dans le monde. Et pour eux je me consacre moi-même, afin qu’ils soient eux aussi consacrés en vérité (Jn 17,19). C’est dire avec quelle exigence, quel respect, quel humble enthousiasme même,nous devons être des porteurs de cette parole de vérité qui est, pour l’homme, lumière et vie (Jn 1,1-8). Nous qui avons la liberté et la possibilité de lire, d’écouter, de méditer, de partager, de célébrer cet Évangile, nous ne pouvons pas enfouir la grâce qui nous est ainsi faite !

 

Le dernier témoignage que le Christ nous demande aujourd’hui de porter, c’est celui de notre unité ; de notre unité manifestée à travers notre amour fraternel. Le Christ n’est pas seulement venu sur terre pour faire germer, dans la lumière, la Parole de vérité (Jn 17,17). Mais pour nous appeler à restaurer, entre nous, une vraie vie de justice et de charité, dans la joie de la paix. Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi. Qu’eux aussi soient un en nous ! Et entendons bien la suite : afin que le monde sache que tu m’as envoyé (Jn 17,21).

 

Puisque Dieu est amour, en effet,et que quiconque demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu en lui (1 Jn 4,16), seul l’amour partagé en son nom peut témoigner de lui ! L’athéisme augmente lorsque l’amour diminue. Et la soif de Dieu monte là où la charité révèle sa présence. La foi embraserait la terre si l’amour, comme Dieu, devenait ce qu’il doit être : un feu dévorant (Dt 4,34 ; He 12,23).

 

Mes bien-aimés, puisque Dieu nous a tant aimés, nous devons aussi nous aimer les uns les autres. Et saint Jean continue par cet aveu douloureux : Dieu, personne ne l’a jamais contemplé. Mais la suite est admirable : si toutefois nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et son amour atteint en nous sa perfection (1 Jn 4,11-12).

 

Voilà l’enjeu de notre mission chrétienne dans toute son ampleur. Si l’on peut dire encore, comme aux premiers temps du christianisme, à propos de nos familles, de nos communautés, de nos assemblées : «Voyez comme ils s’aiment !», alors en vérité, l’Évangile sera proclamé, puisque vécu, et Dieu lui-même, par là, sera manifesté. Nous goûterons alors, avec la joie de rayonner de lumière, celle de partager ensemble le bonheur de son amour.

 

Maintenant, Père, je viens à toi et je dis ces choses, encore présent dans le monde, pour qu’ils aient en eux ma joie en sa plénitude (Jn 17,12). Seigneur, donne-nous toujours cette joie-là !

Père Philippe

6ème Dimanche de Pâques

En quelques phrases, dont la simplicité n’a d’égale que la profondeur, le Seigneur nous invite aujourd’hui à vivre trois merveilleuses réalités.Trois réalités dont nous sommes tous assoiffés tant nous percevons qu’elles peuvent épanouir et combler nos vies : l’amour, la joie et l’amitié. L’amour fraternel, à l’exemple du Christ ; la joie spirituelle qui a sa source en lui ; et l’amitié divine qu’il nous invite à partager ensemble.

 

L’amour est sans nul doute la première caractéristique de la religion chrétienne. Le cœur et le tout du message évangélique. Le sommet de la révélation biblique. C’est pourquoi saint Jean proclame que Dieu est amour (1 Jn 4,8). Il nous rappelle par là même et son Être et son Nom. Comme nous pouvons déjà nous réjouir de savoir que Celui qui nous a créés, qui se révèle à nous, nous sauve et nous accompagne au long des jours, est l’Amour en personne !

 

Mais notre émerveillement grandit encore quand nous voyons que cet amour qui est en Dieu et qui est Dieu même, est personnellement descendu jusqu’à nous. Le Christ Jésus nous l’a révélé, montré. Il nous l’a donné à voir, à entendre, à toucher. Il nous l’a manifesté (1 Jn 1,1-3). Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez en mon amour, comme moi je demeure en son amour (Jn 15,9-10). La Révélation suprême sur ce que peut être l’amour de Dieu est ainsi mise en lumière pour nous.

 

Dès lors, en voyant comment le Fils aime le Père, nous voici invités à faire de même. À nous comporter comme lui, en vrais enfants de Dieu (1 Jn 3,1-3). Fils dans le Fils et sous le regard du même Père. En voyant comment le Père aime le Fils (Jn 3,35), nous voilà invités à nous ouvrir nous aussi à la plénitude de son amour divin. Car le Père lui-même nous aime (16,27) ! Et en voyant comment le Christ a pu aimer les hommes, nous sommes conduits à suivre l’exemple qu’il nous a donné (13,15).

 

C’est en ce sens que ce commandement de l’amour dont Jésus dit, au singulier, que c’est son commandement (15,12), devient nouveau (13,34). Il était pourtant déjà ancien (1 Jn 2,7-8). Tout le Premier Testament nous le rappelle. Mais il est radicalement nouveau en ce sens qu’il se réfère désormais à l’imitation même du Christ. Et Jésus ne craint pas, dès lors, de nous rappeler qu’il n’est pas de plus belle preuve d’amour que de donner sa vie pour ses amis.

 

Avouons-le, frères et sœurs, dans leur simplicité limpide, ces paroles de l’Évangile sont d’une force inouïe et nous donnent un peu le vertige. Car elles nous invitent tout à la fois à nous ouvrir à la plénitude de l’amour trinitaire ; à répondre de tout notre être à cet amour que Dieu nous porte et à aller jusqu’à donner notre vie pour nos frères !

 

Mais à la pensée de cet amour sans limite auquel nous voilà bel et bien tous conviés, par-delà tout ce que nous ne pouvons que ressentir en nous de crainte, de faiblesse, d’imperfection, d’infidélité, n’est-ce pas finalement la joie qui l’emporte ? Oui, devant un tel amour que nous pouvons accueillir de Dieu, lui rendre et partager entre nous, d’où vient donc cette joie ? D’où vient, comme dit si bien sainte Jeanne d’Arc que «c’est la joie qui est la plus forte» ?

 

La joie ? En une seule phrase Jésus nous donne sa réponse. Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite (Jn 15,11). Par cette simple parole le Seigneur nous révèle où est la source de la vraie joie ; comment elle se communique à nous ; et à quelle condition nous pouvons en vivre.

 

La joie est en Dieu puisqu’elle est Dieu même. Devant ta face plénitude de joie et à ta droite délices éternelles (Ps 15,11). De l’Annonciation à l’Ascension elle traverse, comme un éclair, l’Évangile du salut. C’est donc d’abord cette joie divine, cette joie descendue du ciel, sa propre joie que Jésus donne. Car il est bien venu, comme il le dit au Père saint, pour que nous ayons en nous-mêmes sa joie en sa plénitude (Jn 17,13).

 

Mais c’est aussi une joie mûrie sur la terre. Une joie que le Fils de Dieu, devenu pour nous Fils de l’homme, a fait monter en lui, tout d’abord, en gardant fidèlement les commandements de son Père (15,10) et en allant ensuite jusqu’à donner sa vie pour ses amis, au point d’aimer jusqu’à ses pires ennemis (Mt 5,44 ; 26,50 : Lc 23,34-42). Sans rien nous dire le Christ nous montre par là quelle joie profonde nous pouvons éprouver à notre tour en vivant dans la fidélité à ses commandements et dans la charité qui, comme dira l’apôtre Paul, ne s’irrite pas, ne tient pas compte du mal, ne se réjouit pas de l’injustice, mais met sa joie dans la vérité ; elle qui excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout (1 Co 13,5-6).

 

Voilà la joie du Dieu ami des hommes, dans l’attitude la plus filiale et la plus fraternelle qui soit. Cette joie ainsi nourrie (Jn 4,34) à la source de ce double amour du Père et des frères, ne peut évidement qu’être parfaite. Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. Et c’est bien cette joie, cette même joie qui est sienne que Jésus veut voir passer et mûrir en nous (15,10). On découvre alors combien celle-ci peut naître de l’amitié.

 

L’amitié ! C’est la troisième merveilleuse réalité que le Seigneur nous invite à partager en ce jour. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande (Jn 15,15). Ce disant, Jésus situe d’emblée celle-ci dans toute son exigence. Non pas dans la sentimentalité d’un réconfort sensible et qui serait par trop extérieur, superficiel et donc fragile ; mais encore une fois, la fidélité à ses commandements. Car les commandements du Seigneur ne sont pas pour nous contraindre ou nous rapetisser, mais pour nous libérer et nous élever (Ps 119). Et Jésus continue : Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ignore ce que fait son maître. Je vous appelle amis, car tout ce que j’ai appris de mon Père je vous l’ai fait connaître (Jn 15,16).

 

Nous voici devenus les confidents du Seigneur de la gloire, les dépositaires des secrets du Royaume des cieux confiés par Celui qui a les paroles de la vie éternelle (Jn 6,63). « L’amitié, dit justement Clément d’Alexandrie, ne naît point d’un don unilatéral, mais d’une longue familiarité. » Comment ne pas se sentir proches de lui quand on croit en sa parole, qu’on est nourri de son eucharistie et, comme dit Paul, qu’on est membre de son Corps (1 Co 12,27) et, littéralement, de la Maison de Dieu (Ep 2,19) ?

 

Oui, frères et sœurs, il nous faut le croire. Et savoir, humblement mais réellement nous en réjouir. Nous sommes de ses amis, si nous marchons à sa suite. Nous sommes de ses amis, si nous vivons en sa lumière. Nous sommes de ses amis, si nous faisons ce qu'il nous dit. Nous n’avons pas à nous en glorifier. Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis et institués pour que vous alliez et portiez du fruit et un fruit qui demeure (Jn 15,16). Mais comment ne pas vouloir, en retour, lui rendre notre propre amitié devant une telle marque de confiance et d’estime si gratuitement donnée ?

 

«Un ami, dit saint Jérôme, on le cherche longtemps,on le trouve avec peine, on le conserve difficilement.» Nous n’avons aucune crainte de ce genre à avoir avec Jésus ! Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent. Je leur donne la vie éternelle, elles ne périront jamais et nul ne les arrachera de ma main (Jn 10,14.28).

 

«La perfection, dit saint François de Sales, ne consiste pas à n’avoir point d’amitié, mais à n’en avoir que de bonne, de sainte et de sacrée» .Il est sûr que l’amitié du Christ ne peut que nous conduire à monter et à nous épanouir, lui qui veut que nous devenions parfaits comme notre Père du ciel est parfait (Mt 5,48). Puisse-t-il en être ainsi de toutes nos amitiés de la terre !

 

Seigneur, aide-nous à partager cet amour, cette joie et cette amitié que tu offres à chacune et à chacun, pour que nous puissions en vivre, à ton exemple, et entre nous tous !

Père Philippe

5ème Dimanche de Pâques

Quand Jésus dit les paroles que nous venons d’entendre dans notre page d’Évangile, il prépare ceux qui l’ont suivi, ceux qu’il appelle désormais «mes amis», à entrer dans le mystère de sa Pâque. Jésus va entrer dans sa Passion, il va mourir sur la croix mais la mort n’aura pas le dernier mot. La vie va l’emporter. C’est ce que nous célébrons dans ce temps pascal. Jésus prépare ses amis à la mission qui les attend, celle de l’Église dont ils sont les pierres de fondation. Jésus parle au cœur de ses amis pour que celui-ci se transforme et devienne un cœur de disciple. L’enjeu de notre page d’Évangile est là.

 

Devenir un véritable disciple du Christ, c’est le désir ardent qui habite le tréfonds de l’être de Jésus pour tous ceux qui l’ont suivi.Pierre, André, Jacques, Jean, Matthieu, … tous ceux qu’il a appelés, vont-ils comprendre que la pâque de Jésus est un appel à la conversion, à un changement radical intérieur pour une vie nouvelle dans l’Esprit Saint ? Être disciple du Christ, ce n’est pas seulement dire «Seigneur, Seigneur» ; c’est engager des pas concrets de transformation personnelle pour que ce ne soit plus nous-mêmes qui vivions mais le Christ qui puisse vivre en nous.

 

Pour faire comprendre l’identité nouvelle du disciple qui doit surgir avec le Ressuscité du tombeau au matin de Pâques, Jésus utilise l’image bien connue en Israël de la Vigne. Le disciple, tel le sarment relié au cep, est héritier de la sollicitude de Dieu pour sa vigne qui est le Christ. Dieu prend soin du disciple comme il prend soin de sa vigne. La vie divine de Jésus circule dans la vie du disciple comme la sève du cep irrigue les sarments. La pâque de Jésus ouvre à une communion de vie nouvelle entre les disciples et leur Maître. Chaque disciple est rendu participant de la nature divine. Il reçoit sa dignité non pas de lui-même mais de celui sur qui il est greffé par l’action de l’Esprit. «Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit. » Le disciple est comme saisi par le haut, il devient instrument de la grâce de Dieu.

 

Pour que cela se réalise, une condition est nécessaire : garder la Parole de Jésus. Le disciple fonde sa vie sur les paroles du Christ qui sont esprit et vie. La Parole de Jésus est plus que des mots. Elle est suprême efficacité, plus incisive qu’un glaive à double tranchant. «Mais vous, déjà vous voici purifiés grâce à la parole que je vous ai dite», affirme Jésus. Sa Parole ne lui revient pas sans résultat. Elle éclaire, chasse le mal, aide à discerner, nourrit l’âme. Le disciple devient Évangile ouvert. Si la simple lettre tue, l’esprit qui porte la Parole de Jésus vivifie le disciple et en fait un prophète.

 

Si l’image de la vigne illustre admirablement la communion de vie et d’amour qui relie Jésus à ses disciples, elle exprime aussi un aspect plus douloureux que Jésus ne cache pas à ses disciples. Le disciple doit consentir à laisser le Père être le vigneron de la vigne. Il doit donc accepter ses manières de faire qui ne sont pas les nôtres. Tout l’art du vigneron excelle dans son talent pour émonder sa vigne, c’est-à-dire pour tailler ce qui est nécessaire afin de favoriser la croissance des fruits tant désirés pour la vendange.

 

Que le vigneron taille les rameaux secs, ou ceux dont les bourgeons ne donneront que des feuilles, on peut facilement le comprendre. Mais Jésus précise : «Tout sarment qui porte du fruit, il le purifie en le taillant pour qu’il en porte davantage». Comment comprendre qu’on puisse tailler ce qui est porteur de vie ? Là est tout le secret du vigneron qui ne se laisse pas séduire par ce qui est déjà visible et satisfaisant mais qui voit plus loin que les premiers résultats. Il ose tailler, couper, réduire pour que la sève vienne fortifier les meilleurs sarments et donner de beaux raisins.

 

Tel le vigneron, le Père du ciel semble parfois permettre que notre vie de disciples soit émondée, élaguée. Si nous n’y reconnaissons pas l’action de la main du vigneron, le découragement peut vite nous écraser. Mais si nous croyons que le Père fait tout concourir au bien de ceux qui l’aiment, rien ne doit arrêter notre espérance d’une vie toujours plus en croissance.

 

Jésus prononce ces paroles alors qu’il va être abandonné de tous et qu’il va passer au pressoir de la croix. Le sang qu’il va verser jusqu’à en mourir, il en fera le vin de la nouvelle alliance. Jésus est ce fruit de choix, unique, pendu au bois sec de la croix, qui possède la vie en plénitude et qu’il donne en partage à ses disciples. Notre marche à la suite du Christ a pour finalité notre pleine maturité spirituelle, cette stature de l’homme parfait, dont parle saint Paul.

 

Le disciple qui se laisse émonder par le Père affine sa capacité de jugement et de discernement. Peu à peu sa volonté s’ajuste à celle de Dieu. C’est pour cela que Jésus peut dire : «Si vous demeurez en moi,et que mes paroles demeurent en vous, demandez tout ce que vous voulez et cela se réalisera pour vous». Tout est possible à celui qui abandonne sa vie entre les mains de Dieu. La gloire qu’il perçoit alors à travers ses bonnes œuvres n’est pas sienne. Elle est celle du Père. Le disciple rend gloire à Dieu pour la fécondité de sa vie et le Père glorifie le disciple de son Fils en lui donnant en héritage la vie éternelle.

 

Frères et sœurs, Dieu attend de nous que nous soyons de véritables disciples. Des disciples missionnaires prêts à donner notre vie pour l’annonce de l’Évangile. Des disciples prophètes qui réveillent notre monde endormi. Que s’étende donc la vigne du Seigneur ! Que notre ville devienne cette vigne nouvelle par le partage de l’Esprit de Dieu et la communion de l’amour. Allons donc travailler à la vigne du Seigneur !

 

Père Philippe

4ème Dimanche de Pâques

Jésus se révèle à nous comme le Bon Berger. Nous ne sommes plus très familiers des bergers tels qu'ils vivaient du temps de Jésus.

 

Le berger de l'époque partage toute sa vie avec son troupeau : il marche avec ses bêtes, il dort au milieu d'elles, il ne les quitte jamais quelle que soit la saison.

 

Pour les chrétiens, Jésus est le vrai berger. Jamais il ne nous quitte, il nous conduit jour et nuit, à tous les âges de notre vie, dans l'aridité comme dans la joie la plus épanouie. « Et moi, dit Jésus, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps »(Mt 28, 20).

 

Le berger de l'Antiquité connaît parfaitement ses bêtes ; si l'une d'entre elle vient à s'égarer, il le sent immédiatement. Il est tellement uni au troupeau qu'il est comme relié à lui de l'intérieur. Il fait corps avec lui.

 

Jésus nous connait de cette manière. Et bien plus encore ! À un point qu'il nous est difficile d'imaginer. Il va jusqu'à comparer la connaissance qui l'unit à nous avec le lien d'amour qui articule la vie trinitaire en son mystère le plus profond : « Je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, comme le Père me connait, et que je connais le Père ».

 

Cette connaissance de Jésus pour nous est un lien vital à double sens : Jésus nous connait en nous aimant tellement qu'il ne peut que nous faire participer à sa propre vie divine : tout ce qu'il est, il nous le donne ! Nous sommes appelés à participer à sa propre vie.

 

Quant au baptisé, lui aussi fait la joie de son Seigneur. Il peut répondre amour pour amour en ajustant sa vie à celle de Jésus dans l'Esprit Saint. Alors s'instaure cet admirable échange entre l'homme et Dieu, entre la vie humaine et la vie trinitaire. Le berger et ses brebis ne sont plus qu'un même amour, qu'une même respiration !

 

Et par là, les brebis forment entre elles un seul et même troupeau : elles aussi deviennent un même corps à travers l'unique berger qui les unit.

 

On peut encore remarquer une caractéristique tellement étonnante dans la manière dont le berger traditionnel guide son troupeau : il lui suffit d'une parole ou d'un geste, et toutes ses bêtes comprennent immédiatement.

 

Jésus est là encore le vrai berger : à celui qui le suit, sa voix est étonnamment familière ! « Mes brebis écoutent ma voix », dit-il.Il conduit les siens par une parole ou une touche intérieure, si intime qu'elle ne se manifeste que dans le tréfonds de l'âme. La voix du vrai berger est tellement délicate qu'il suffit d'un peu d'agitation pour ne plus la discerner ; et pourtant si personnelle qu'on la reconnaitrait entre mille.

 

Que nous enseigne Jésus par cette parabole du bon pasteur ?

 

D'abord que si le métier de berger a quasiment disparu dans nos campagnes, Jésus, lui, demeure plus que jamais présent au milieu de notre monde. Il est aussi mêlé au monde d'aujourd'hui que le pasteur d'autrefois était uni à ses brebis.

 

Jésus est plus que jamais présent à l'humanité, et sa présence est un appel : « Je suis le vrai berger, je donne ma vie pour vous », je suis dans le monde pour vous protéger, vous nourrir et vous conduire à la vraie vie avec la sollicitude et la tendresse d'un pasteur. Voulez-vous faire corps avec le troupeau, voulez-vous adhérer à moi par la foi ?

 

Jésus seul peut répondre au besoin le plus profond qui taraude le cœur de l'homme. De quoi souffrons-nous le plus, en effet ? Sans nul doute de nous sentir seul. Je ne parle pas d'une solitude sociale ; on peut même être au centre d'une multitude de relations, être entouré par quantité de personnes, et ressentir une profonde solitude intérieure, un grand vide...

 

Aucune affection, aucune intuition, aucune réalisation ne peuvent pénétrer l'intime de notre être pour combler ce vide béant et cruel. Il existe en effet un centre de notre conscience ou personne n'a le pouvoir de pénétrer, et dans cet irréductible noyau personnel, nous nous sentons terriblement seuls : seuls avec nos questions, seuls avec notre vie et avec nos choix, seuls de n'être pas compris ... L'homme souffre de n'être vraiment connu par personne.

 

Or Jésus connaît ses brebis.Comme le Père le connaît et qu'il connaît le Père, il nous connaît d'une connaissance qui pénètre dans ce fond de notre être.

 

Avec lui, je ne suis pas seul, quelqu'un me connaît à fond, quelqu'un me comprend et m'aime dans une vérité fondamentale.

 

Jésus est plus intime à moi que moi même et quand il pénètre mon âme, il me révèle ce que je suis vraiment. Avec lui, je ne crains rien, lui seul peut chasser mes peurs, et le plus profond de mon être peut vivre et grandir en toute sécurité. « Moi, dit Jésus, je suis venu pour que les hommes aient la vie, et qu'ils l'aient en abondance » (Jn 10,10).

 

Comment entrer plus profondément dans cette intimité primordiale ? La porte d'entrée est d'abord notre baptême qui nous unit à Jésus dans sa mort et sa résurrection. Mais si le baptême est la porte ouverte, il nous reste à entrer dans cette vie nouvelle chaque jour.

 

Il nous reste à recevoir la grâce puissante de l'union avec le Christ en acceptant notre vrai berger et en recevant sa parole. C'est-à-dire en vivant par la foi.

 

Saint Jean, dans la deuxième lecture, déclareque nous devenons dès lors enfants de Dieu.Enfants de Dieu, nous le sommes !Et nous avons à le devenir toujours davantage,à laisser le don de la grâce nous envahir jusqu'à pénétrer tous les domaines de notre être.

 

Car le désir de Dieu, c'est que nous devenions semblables à Jésus Ressuscité pleinement fils du Père avec lui et en lui.

 

Pour cela, nous ne pouvons pas rester un pied dans le troupeau et un pied dehors ... Nous ne pouvons pas désirer vivre de la vie du Christ sans ouvrir notre cœur sa parole. Nous ne pouvons pas vivre de sa parole sans décider une bonne fois de l'écouter et la mettre en pratique.

 

En ce dimanche du Bon pasteur, nous sommes appelés à prier pour les vocations sacerdotales et religieuses, et nous savons combien notre Église en a besoin pour sa mission ; combien notre monde en a besoin pour retrouver la joie et la paix,pour se trouver lui-même !

 

Il nous faut donc prier, mais aussi nous convertir ! Entrer de plain pied dans le troupeau dont Jésus est le berger et écouter sa voix, nous laisser façonner par sa voix, nous laisser élargir et illuminer par la présence du Ressuscité.

 

Il nous faut décider quelle voix nous choisissons de suivre : celle des sirènes du monde dont saint Jean nous dit qu'«il ne peut pas nous connaître parce qu'il n'a pas encore découvert Dieu», ou celle du vrai berger, plus intime à nous que nous-mêmes, et qui veut nous conduire vers les eaux du repos pour y refaire notre âme (cf. Ps 22,2-3).

Père Philippe

 

 

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